Chagall à Gordes
D’origine juive, Marc Chagall et sa famille tentent d’échapper au Nazisme en venant se réfugier à Gordes où vit déjà son ami peintre André Lhote. En 1940, il habite dans le quartier fontaine basse de Gordes, dans une maison du XVIIème siècle accotée à un moulin. Il peint peu pendant cette période angoissante.
En 1941, il est arrêté à Marseille. C’est au Conseil Général des Etats Unis, qui l’invite à New York, qu’il doit son salut. Il s’embarque pour les Etats Unis avec une invitation du musée d’Art Moderne de New York. Il y passera tout le reste de la guerre.
Chagall connait une vie mouvementée mais Gordes reste dans sa mémoire. Séduit, il revient épisodiquement à Gordes avec sa femme et sa fille.
Chagall, le rêveur éveillé.
L’œuvre de Chagall peut être caractérisée comme inclassable dans une période marquée par des courants artistiques forts et traverse le XX° siècle par sa singularité.
S’approchant parfois du surréalisme, elle n’est en fait que la retranscription imagée de la vie d’un homme, teintée d’une connotation plus mystique que religieuse. Empreinte d’une joie définie par des couleurs vaporeuses, l’œuvre qui préfigure un néoréalisme, connait son apothéose au lendemain de la seconde guerre mondiale alors que l’expressionnisme abstrait domine la scène artistique.
Chagall est « un rêveur éveillé » et son pinceau, l’arme du songe de ses nuits.
On parle pour son œuvre de « chromatisme onirique » tant sa palette riche de couleurs brutes vient emprisonner un rêve qui ne demande qu’à s’enfuir, le qualificatif de maitre des rêves peut être employé.
Chacun de ses tableaux est un hymne à la joie, dans une réinterprétation de la tradition juive hassidique où chaque être vivant (homme et animaux confondus) participe à une célébration religieuse presque païenne.
L’expression artistique de Chagall est plurielle. Si le maitre s’est distingué dans la peinture, celui-ci s’est également réalisé dans la sculpture, l’illustration de livres ou encore la mosaïque. Malgré cette diversité, l’œuvre du peintre reste une et universelle et reconnaissable entre toutes autres par son style inclassable. « Le poète » comme l’aimaient à l’appeler ses amis artistes, merveilleux conteur d’histoires desquelles surgissait le magique et le merveilleux était toujours empreint d’une mélancolie sous-jacente. L’œuvre rêvée n’étant qu’un prétexte pour évoquer le passé révolu et idéalisé d’une enfance perdue. Cela se traduit par une symbolique omniprésente dans tous ses tableaux.
Chagall sème des pistes tout au long de sa création et donne à ses observateurs des indices qui se répètent d’une toile à l’autre et créent une unité finale. Chacun de ses tableaux fait écho à un autre, chacune de ses œuvres renvoie à une autre. Le thème de l’enfance est ubiquitaire et transparait en permanence. Une enfance que Chagall chérissait par-dessus tout en ce qu’elle évoque un avenir radieux teinté d’émotions brutes : si seulement le temps pouvait suspendre son vol et l’ingénuité de l’enfance demeurer à jamais.
Idéalement, son œuvre devrait être appréhendée dans son ensemble comme un roman onirique dont toute soustraction rendrait la lecture impossible, soit un abécédaire obligé avant toute lecture du maitre. Apprendre Chagall comme on fait « ses gammes ».
Le référent de Chagall reste tout simplement sa propre vie et en particulier la première partie de sa vie, avant un exode forcé qui l’oblige à vivre dans ses souvenirs. L’interprétation de l’instant présent se fera ainsi et toujours par l’instrument de sa propre expérience, de sa propre culture. Ses innovations artistiques multiples ne seront utilisées que pour réinterprétation permanente de ses mémoires. Chagall puise dans ses racines et offre au monde des valeurs qui se veulent résolument universelles, cela en communion avec son spectateur. Cette position est immuable et déterminera sa création. Tout comme le bonheur simple qu’il transfigurera dans chacune de ses toiles en réponse à un antisémitisme omniprésent, mais également pour conjurer des tragédies personnelles (la disparition de sa femme Bella).
Si des symboles, telle « La Crucifixion, rappelle ses moments d'intenses douleurs, l'espoir l'emporte toujours. L'amour prédominant agissant comme une lame de fonds reste la symbolique forte de son oeuvre. A certains qui l'accuseront d'être ingénu, d'une innocence béate, son succès populaire jamais démenti sera sa plus belle réponse.
En mariant avec succès les contradictions, les oppositions et surtout les différences (raison et surnaturel, judaïsme et christianisme), Chagall parle de tout à tous et transfigure les frontières, il se veut humaniste pour son propre salut. Un humanisme sincère compris instinctivement de la plupart alors que sa symbolique slave est étrangère à sa terre d'accueil occidentale. La réalité transfigurée par des analogies et autres substitutions magiques donneront à la création de Chagall une modernité ancrée dans les traditions répondant aux attentes de son temps.
Pour transcender son œuvre, Chagall sera un "touche à tout de génie", comme Picasso, pluriel dans ses créations. Le théâtre, la décoration, l'illustration, la peinture murale, le vitrail seront de formidables terrains de jeux. Peu importe les moyens, les supports, comme un équilibriste défiant le vide, il transfigurera ses disciplines en se les réappropriant et les réinventant, sans cesse ouvert au monde qui l'entoure.
Chagall s'octroiera toutes les libertés qui pourront lui être utiles, proche des surréalistes, il ne leur fera jamais allégeance mais ne rejettera pas cette filiation, ce en quoi il brouillera les pistes chromatiques, un jaune se substituant à un rouge, un vert remplaçant un bleu, au diable la réalité, vive la liberté.
Anachronique et atypique, il n'en sera pas moins l'observateur lucide de son temps. Il digérera entre autre le cubisme l'intégrant à ses peintures pour leur donner un effet tridimensionnel. Ces personnages "flottants" sont une suspension du temps et de l'espace, les verticales remplacent les horizontales : tout est permis.
De ce qui pourrait être qu'un immense fatras indigeste surgit un chef d'oeuvre d'équilibre, touché par la grâce. Ce n'est que cela un grand Maître. De même, séduit par l'avant-garde, il n'acceptera jamais la destruction du passé que ce courant voudrait lui imposer, lui pour qui les racines et la mémoire compte tant. Observateur curieux de son époque, spectateur éclairé, il rejettera tout enfermement, toute récupération et ne fera aucun compromis avec sa liberté créative.
Le refuge de l'enfance, la nostalgie d'un passé révolu et parfois idéalisé seront omniprésents, il s'en voudra le témoin et le dépositaire. Pourquoi opposer le passé et le présent, au lieu de n'y voir qu'une chronologie évidente et apaisée.
Il se fera l'ennemie des idéologies alors qu'il les aura toutes connues, de l'idéologie nazie à l’idéologie marxiste. Chagall est un conciliateur, trop empreint d'histoire de l'art pour ignorer que tout n'est qu'un continuum, chaque époque apportant sa pierre à l'édifice, supprimez-en les fondations et l'ouvrage s'écroulera.
Le Maître renie les idolâtries, sa symbolique ne doit pas être instrumentalisée, elle n'est qu'une composante de sa création et pas une fin en soit, il veut être jugé sur son trait, sa composition picturale, son style avant tout, reconnaissables entre mille.
Le temps passant, il se libérera complètement du peu d'influences des courants artistiques rencontrés pour aller vers une création de plus en plus instinctive, intuitive. Une forme d'urgence s'empare de lui pour l'essentiel par une simplicité formelle: retrouver l'enfance, s'endormir et rêver sans cesse. Doit-on voir en cela une fuite pour échapper au réel, au fardeau de la condition humaine. Certains lui reprocheront cet aveuglement, d'autres y verront son salut.
Sa créativité débordante, son envie de renouvellement des techniques artistiques offertes à lui ne seront jamais mis en défaut, il se fera l'ardent défenseur de notre humanité à travers ses thèmes de prédilection qui sont l'amour et la fête, valeurs essentielles à la compréhension de son oeuvre universelle, elles contribuent à entretenir un espoir des plus modernes.